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L'intégrité scientifique: Effets et enjeux

Des enjeux cruciaux

Les enjeux de la fraude, des méconduites, de la « malscience », sont immenses, car ils touchent à la fois à la crédibilité même de la science et de la parole des scientifiques, à la confiance de la société dans ses chercheurs, à la qualité des résultats des travaux scientifiques, et finalement à l’avenir même de la science. Il est donc essentiel de bien comprendre les raisons pour lesquelles il faut défendre l’intégrité scientifique. Dans le cadre d’un forum européen, Science Europe, un groupe de travail, le Science Europe Working Group on Research Integrity, a publié en juin 2015 un bref document de synthèse très utile, dans lequel les chercheurs ont identifié « Sept raisons pour se préoccuper de l’intégrité en science » (Seven Reasons to Care about Integrity in Research). Michèle Leduc, membre du COMETS, et qui a participé à ce travail, en a rendu compte dans le premier numéro  de POLETHIS, revue publiée par le Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique de l’université Paris-Saclay[1]. Nous présentons ici ces sept enjeux.

 

[1] Michèle Leduc. « 7 raisons pour se préoccuper de l’intégrité en science », POLETHIS, n° 1, janvier 2019, pp. 18-19. Disp. sur : https://fr.calameo.com/books/0048003861ffd1769bbee

L’enjeu scientifique : consolider les bases de la science

C’est le premier enjeu de l’intégrité scientifique et le plus important pour la science : la nécessité de disposer de connaissances scientifiques valides, sûres, incontestables. Les chercheurs ne peuvent faire avancer la connaissance qu’à partir des résultats et des travaux d’autres chercheurs. Encore faut-il que ces travaux, ces résultats, soient honnêtes et fiables. Comme le rappelait déjà le Rapport Alix, en 2010, « Il  est  difficile  d’imaginer  une  activité  scientifique  sans  intégrité,  la  recherche  ayant  pour  but d’établir  des  connaissances  honnêtes, démontrées  et  reproductibles ».  Ainsi, si la réfutabilité des théories est l’un des fondements de la démarche scientifique, cette réfutabilité présuppose justement que la théorie discutée soit établie avec honnêteté et rigueur. Les progrès de la science ne peuvent se fonder que sur des résultats fiables.

Garantir le bon usage des investissements dans la recherche

"La recherche est avant tout financée par les fonds publics, et on peut considérer d’une certaine manière que la fraude scientifique est soit un gaspillage, soit un détournement de fonds publics." (Michèle Leduc, Polethis). Cet enjeu est d'autant plus fort en temps de crise, de resserrement des crédits, et dans des contextes budgétaires tendus.

 

Protéger la réputation et les carrières des chercheurs

Un chercheur accusé de manquement à l’intégrité scientifique peut voir rapidement sa réputation ruinée, surtout à l’heure des réseaux sociaux, et en ces temps de banalisation du lynchage. Mais cette notoriété négative touche aussi les collègues, les co-auteurs, elle rejaillit sur  le laboratoire, l’établissement... Les dégâts de la fraude, en termes de réputation, peuvent être immenses. D’où l’importance d’enquêtes sérieuses, impartiales, de mesures correctives, de transparence.

Éviter les pertes de ressources financières ou humaines

Il ne faut pas sous-estimer le coût de la fraude : par exemple, des résultats falsifiés entraînent des pertes de temps (et donc d’argent), avec de mauvaises pistes de recherche, un gâchis de ressources humaines, etc. Mais il faut considérer aussi le coût du traitement de la fraude, qui peut être très élevé. L’instruction d’un dossier d’allégation de fraude nécessite beaucoup de temps, des coûts financiers, une mobilisation de moyens humains parfois importante (appel à des experts extérieurs, etc.). Ainsi, selon le rapport Corvol, « une étude réalisée en 2014 par les NIH estimait que le retrait d’une publication pour fraude représentait un coût de 425 000 $ par article en termes d’instruction et de traitement global du dossier ».

L’enjeu sociétal : justifier la confiance du public dans la science et dans les chercheurs

La deuxième raison de se préoccuper de l'intégrité scientifique est un enjeu démocratique majeur comme le soulignait le Rapport Corvol : « Le  principal  enjeu  de  l’intégrité  scientifique  réside  dans  le  capital de confiance  accordé  aux scientifiques ». Si le grand public peut et doit intervenir dans les controverses socio-techniques, comme l’a bien montré le sociologue Michel Callon, le rapport entre le grand public et les scientifiques doit être fondé sur la confiance. Or cette confiance du public dans ses experts diminue, de manière parfois dramatique, comme le montre par exemple la méfiance envers les vaccins. Si les causes de cette méfiance sont nombreuses, complexes (montée des croyances, des complotismes, explosion des fake news, etc.) et souvent sans rapport avec la fraude scientifique, il est cependant évident que la révélation des fraudes, des conflits d’intérêts, des pratiques de recherche contestables ne peut avoir qu’un effet désastreux dans l’opinion.

L’enjeu sanitaire : éviter les dégâts dans des domaines tels que la santé

Les impacts humains et économiques de la recherche imposent la fiabilité : la fraude peut avoir des conséquences dramatiques sur la santé publique, un article frauduleux, même rétracté, peut continuer à être utilisé durablement et affecter les recherches. Le scandale de l’affaire Wakefield est un exemple incontournable des ravages d’une fraude sur la santé publique : la chute du taux de vaccination contre la rougeole et la rubéole, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, après la publication en 1999 d’un article du médecin Wakefield, établissant un lien entre vaccin et autisme chez l’enfant. L’article a pourtant été déclaré frauduleux en 2004, le médecin radié de l’ordre des médecins, toutes les études ont montré l’absence de liens entre vaccins et autisme, mais les thèses frauduleuses de Wakefield continuent à être répandues sur les réseaux sociaux.

Source : D. Gourier, COMETS

 

L'enjeu économique : promouvoir les avancées économiques

La nécessité de disposer de résultats fiables et solides s’impose également dans le domaine technologique et économique ; le transfert des connaissances entre la recherche académique et les entreprises doit reposer sur des résultats sûrs. Dans le domaine économique, l’impact de la fraude est analogue à l’exemple de la santé ; si des résultats à la base d’un brevet ne sont pas fiables, si une recherche est falsifiée dans le domaine technologique, les conséquences peuvent être graves : pour l’entreprise qui a acquis le brevet, pour l’établissement de recherche en cas de procès, etc.

Un huitième enjeu : le plaisir de la recherche

On peut ajouter sans doute un huitième enjeu, interne à la science mais très important, car il concerne les relations entre chercheurs et le poids  de l’écosystème de la recherche[1], marqué par la pression du publish or perish, une évaluation trop quantitative, la course aux financements, la concurrence exacerbée, etc. Tous ces facteurs participent à l’explosion des méconduites, aggravent les conflits, les difficultés, parfois les souffrances. A l'inverse, l’intégrité scientifique vise à développer chez les chercheurs une culture du respect, du partage ; il s’agit de retrouver le plaisir de la recherche, de privilégier la qualité sur la quantité, de ralentir (voir le Manifeste de la slow science), de  travailler davantage en mode collaboratif... Il ne s’agit pas de tomber dans une vision angélique de la science, qui restera toujours un univers foncièrement concurrentiel, voire conflictuel. Mais il s’agit de trouver ou retrouver des manières simplement plus humaines de pratiquer la recherche, même dans la compétition. Dans son discours à l’Académie des sciences en 2017, « La science dont je rêve... », Laure Saint-Raymond, jeune et brillante mathématicienne, faisait part de son « ressenti » face à sa communauté de recherche, et livrait un témoignage personnel sur les dérives de l’individualisme, de la concurrence… Elle exprimait ses rêves personnels d’une science plus « aimable », selon la formule d’André Gunthert, sur la nécessité de prendre son temps, de « ruminer », de développer les travaux collectifs, de ne pas être toujours efficace… Un beau plaidoyer pour une autre manière de faire de la science !

En bref, l’intégrité scientifique ne serait-elle pas une forme de résistance à l’air du temps ? Rigueur contre paresse intellectuelle, démarche scientifique contre croyance et préjugés, examen des faits contre fake news, souci de l’écoute, du partage contre concurrence excerbée, qualité vs quantité…

  Source de l'image : Wiley

[1] Sur cette question, voir notamment : Anne Fagot-Largeault, « Petites et grandes fraudes scientifiques : Le poids de la compétition », In La mondialisation de la recherche : Compétition, coopérations, restructurations.